L'histoire de la Shelby Cobra et celle de la Ford GT40 sont profondément liées aux 24 Heures du Mans. Pourtant, avant les victoires historiques de Ford dans la Sarthe, cette histoire aurait pu prendre une direction radicalement différente.

Derrière ces deux automobiles devenues mythiques se trouve notamment un homme : Carroll Shelby. Pilote, constructeur et préparateur, le Texan va progressivement créer un lien entre les moteurs Ford, la Cobra et le programme GT40.

Une histoire faite de compétition, de rivalités industrielles et surtout d'une obsession : battre Ferrari.

Carroll Shelby, de la victoire au Mans à la naissance de la Cobra

Carroll Shelby connaît parfaitement les 24 Heures du Mans. En 1959, il remporte l'épreuve au volant d'une Aston Martin DBR1, associé à Roy Salvadori. Quelques années plus tard, contraint d'abandonner sa carrière de pilote pour des raisons de santé, il se tourne vers la conception automobile. Shelby American rappelle qu'il cherche alors à créer une voiture combinant comportement européen et puissance d'un V8 américain.

Son idée est simple : installer un moteur américain dans le léger châssis britannique de l'AC Ace.

Selon plusieurs récits historiques, Shelby envisage d'abord une mécanique Chevrolet, mais General Motors ne souhaite pas soutenir une automobile susceptible de concurrencer directement la Corvette. Ford voit au contraire une opportunité de venir défier Chevrolet sur son propre terrain.

Ce refus va contribuer à changer l'histoire de l'automobile.

Ford fournit finalement à Shelby ses nouveaux V8 small block. Le Ford 260 cubic inches équipe les premières Cobra avant de laisser progressivement place au célèbre 289 ci de 4,7 litres. Shelby American confirme que les premières Cobra utilisent successivement les moteurs Ford 260 et 289 et connaissent rapidement le succès en compétition.

La Shelby Cobra était née.

La Cobra devient une arme contre Ferrari

Très vite, les Cobra s'imposent sur les circuits américains.

Mais Carroll Shelby regarde déjà plus loin.

Son ambition est également de battre les meilleures voitures européennes et notamment Ferrari. Les Cobra 289 évoluent alors vers des versions de compétition de plus en plus spécialisées.

Le problème devient particulièrement évident sur les circuits rapides européens : le roadster Cobra possède beaucoup de puissance, mais son aérodynamique limite sa vitesse maximale.

La réponse sera spectaculaire.

La Cobra Daytona Coupé transforme la Cobra en véritable arme d'endurance. Sa carrosserie fermée et son aérodynamique beaucoup plus travaillée permettent d'exploiter davantage le potentiel du moteur Ford 289 sur les longues lignes droites.

La Cobra devient ainsi une étape essentielle dans l'apprentissage de Shelby en matière de course d'endurance, de fiabilité et de développement à haute vitesse.

Shelby American rappelle que Cobra roadsters et Daytona Coupés permettront finalement à la marque de remporter le championnat du monde GT en 1965 face à Ferrari.

Ford veut battre Ferrari aux 24 Heures du Mans

Pendant ce temps, une autre bataille se prépare à Dearborn.

En 1963, les négociations engagées par Ford pour prendre le contrôle de Ferrari échouent. Ford décide alors de s'attaquer directement au constructeur italien en compétition. Le programme qui donnera naissance à la Ford GT40 devient l'un des projets automobiles les plus ambitieux de son époque. Ford rappelle lui-même que sa victoire de 1966 intervient trois ans après l'échec des négociations avec Ferrari.

L'objectif est limpide :

battre Ferrari aux 24 Heures du Mans.

Les premières GT40 développées en Grande-Bretagne possèdent un potentiel immense, mais souffrent encore de problèmes de mise au point et de fiabilité.

Ford va alors renforcer considérablement son programme.

Et l'un des hommes appelés à jouer un rôle essentiel est précisément celui qui travaille déjà depuis plusieurs années avec les moteurs Ford :

Carroll Shelby.

De la Cobra à la Ford GT40

L'expérience acquise avec la Cobra devient précieuse.

Shelby et ses équipes connaissent la compétition internationale, les moteurs Ford et les contraintes imposées par les grandes courses d'endurance.

Shelby American présente d'ailleurs cette période comme une continuité directe : après les succès de la Cobra, Ford confie davantage de responsabilités à Shelby sur son programme GT, qui remporte Daytona et Sebring avant de triompher au Mans.

La GT40 change alors progressivement de dimension.

Pour affronter Ferrari au Mans, Ford développe notamment la Ford GT40 Mk II.

Le small block laisse place au monumental Ford FE 427 cubic inches, un V8 big block de sept litres adapté aux exigences de l'endurance.

Plus lourd.

Plus brutal.

Mais terriblement efficace.

Ford travaille également avec Shelby American et Holman & Moody sur les freins, la suspension, la fiabilité et l'ensemble des éléments nécessaires pour tenir 24 heures à très haute vitesse.

La GT40 n'est plus seulement rapide.

Elle devient capable de gagner Le Mans.

1966 : Ford terrasse Ferrari au Mans

En juin 1966, Ford atteint enfin son objectif.

Les Ford GT40 Mk II monopolisent les trois premières places des 24 Heures du Mans. Bruce McLaren et Chris Amon remportent l'épreuve devant Ken Miles et Denny Hulme, tandis que Ronnie Bucknum et Dick Hutcherson complètent le podium. Ford confirme ainsi son historique triplé de 1966.

Ferrari est battu.

Mais Ford ne s'arrête pas là.

La marque remporte également les 24 Heures du Mans en 1967, 1968 et 1969, portant à quatre le nombre de victoires consécutives de la GT40 et de ses dérivés.

En quelques années, Ford est passé d'un constructeur pratiquement absent du sommet de l'endurance européenne à la marque ayant fait tomber Ferrari au Mans.

Sans la Cobra, la GT40 aurait-elle connu la même histoire ?

C'est probablement la question la plus intéressante.

La GT40 n'est évidemment pas une évolution directe de la Cobra. Ce sont deux automobiles très différentes, développées dans des contextes et avec des architectures distinctes.

Mais humainement, techniquement et sportivement, leurs histoires sont profondément liées.

La Cobra permet à Carroll Shelby de construire une relation durable avec Ford et de démontrer que ses équipes peuvent transformer des mécaniques américaines en voitures capables de rivaliser avec les meilleures sportives européennes.

Elle lui permet également d'acquérir une expérience considérable face à Ferrari en compétition internationale.

Lorsque Ford doit rendre la GT40 réellement compétitive, Shelby possède donc déjà une expérience particulièrement adaptée à cette mission.

La Cobra prépare le terrain.

La GT40 termine le travail.

Du small block 289 au big block 427

Cette histoire peut presque se résumer à deux moteurs.

D'abord le Ford small block 260 puis 289, compact et léger, qui permet à la Cobra de devenir l'une des voitures de sport les plus redoutables du début des années 1960.

Puis le Ford FE 427 big block, gigantesque V8 de sept litres qui contribue à transformer la GT40 Mk II en machine capable de supporter les vitesses et les contraintes extraordinaires du Mans.

Entre les deux se dessine toute l'évolution de l'ambition sportive de Ford.

La Cobra prouve que Ford peut battre les meilleures voitures de sport.

La GT40 prouve que Ford peut battre Ferrari au Mans.

Cobra, GT40 et Le Mans : trois légendes liées par la compétition

Les 24 Heures du Mans n'ont donc pas simplement offert à Ford quelques-unes des plus belles pages de son histoire sportive.

La course a participé à rapprocher deux automobiles devenues indissociables de l'histoire de Carroll Shelby.

La Shelby Cobra, née de l'association d'un châssis britannique et d'un V8 Ford, devient une arme redoutable contre les voitures européennes.

La Ford GT40, développée quelques années plus tard avec des ambitions encore plus grandes, permet finalement à Ford de battre Ferrari au Mans.

L'histoire réserve parfois d'étonnants clins d'œil.

Un moteur refusé par Chevrolet.

Une opportunité saisie par Ford.

Un ancien vainqueur du Mans devenu constructeur.

Et, au bout du chemin, quatre victoires consécutives de Ford aux 24 Heures du Mans entre 1966 et 1969.

Ainsi que deux des plus grandes légendes de l'histoire automobile :

la Shelby Cobra et la Ford GT40.