
Lorsque l'on évoque les plus grandes rivalités de l'histoire du sport automobile, un affrontement revient inévitablement : Carroll Shelby contre Enzo Ferrari.
Popularisée auprès du grand public par le film Le Mans 66 (Ford v Ferrari), avec Matt Damon dans le rôle de Shelby, cette confrontation est devenue un véritable mythe.
Mais la réalité historique est plus subtile.
Carroll Shelby et Enzo Ferrari n'étaient pas véritablement engagés dans une guerre personnelle. Leur rivalité s'exprimait avant tout à travers la compétition automobile, avec deux philosophies opposées et, surtout, deux constructeurs déterminés à dominer les plus grandes courses internationales.
D'un côté, Ferrari.
De l'autre, Ford, épaulé par Shelby American.
Et au milieu : les 24 Heures du Mans.
Carroll Shelby et Enzo Ferrari : une rivalité surtout sportive
Le cinéma présente naturellement l'histoire comme un duel entre deux personnalités.
La réalité est différente.
Carroll Shelby connaissait et respectait l'automobile européenne. Avant même de créer la Cobra, il avait piloté plusieurs voitures de compétition prestigieuses, dont des Ferrari, Maserati, Jaguar et Aston Martin. Sa carrière de pilote atteint son sommet en 1959 lorsqu'il remporte les 24 Heures du Mans avec Aston Martin.
Shelby connaît donc parfaitement la valeur des voitures de Maranello.
Lorsqu'il devient constructeur, son objectif n'est pas simplement de critiquer Ferrari.
Il veut le battre.
Et la nuance est importante.
La Cobra : le premier affrontement entre Shelby et Ferrari
Au début des années 1960, Carroll Shelby développe une idée devenue légendaire : associer un châssis britannique léger d'AC Cars à un moteur V8 Ford américain.
La Shelby Cobra est née.
Équipées successivement des V8 Ford 260 puis 289 cubic inches, les Cobra deviennent rapidement redoutables sur les circuits américains. Mais Shelby vise plus haut : il veut affronter Ferrari en Europe et remporter le championnat du monde des constructeurs GT. Shelby American présente explicitement cette ambition comme l'un des objectifs initiaux du programme Cobra.
Un problème apparaît néanmoins rapidement.
La Cobra roadster est puissante et légère, mais son aérodynamique pénalise fortement sa vitesse sur les grands circuits européens.
Pour battre les Ferrari 250 GTO, Shelby doit trouver une autre solution.
La Cobra Daytona Coupé attaque Ferrari
Cette solution prend la forme de la Cobra Daytona Coupé.
Peter Brock dessine une carrosserie fermée beaucoup plus aérodynamique autour de la mécanique de la Cobra. Le résultat permet à Shelby American de mieux exploiter le potentiel du V8 Ford 289 sur les circuits rapides européens.
La Daytona Coupé devient l'une des armes principales de Shelby contre Ferrari.
Et en 1965, l'objectif est atteint : Shelby American remporte le championnat du monde des constructeurs GT, mettant fin à la domination de Ferrari dans cette catégorie.
Ce premier succès est essentiel pour comprendre la suite.
Avant que Ford ne terrasse Ferrari au Mans avec la GT40, Shelby avait déjà réussi à battre Maranello avec la Cobra.
Ford contre Ferrari : le conflit change de dimension
Pendant ce temps, Ford poursuit ses propres ambitions.
En 1963, Ford Motor Company et Ferrari négocient une possible collaboration. Le 22 mai 1963, les deux entreprises annoncent officiellement la suspension de ces négociations. Ford souhaite néanmoins toujours s'imposer au plus haut niveau du sport automobile et met rapidement en place un programme destiné notamment à gagner Sebring et les 24 Heures du Mans.
C'est là que la rivalité prend une dimension industrielle.
Ferrari domine alors l'endurance internationale. La marque italienne remporte notamment les 24 Heures du Mans six fois consécutivement entre 1960 et 1965. Ferrari décrit elle-même cette période comme une véritable domination en endurance.
Ford possède cependant quelque chose que Ferrari ne peut pas facilement égaler :
des moyens industriels et financiers gigantesques.
La guerre change d'échelle.
La Ford GT40 et l'entrée en scène de Shelby
Ford développe alors la GT40, avec l'objectif de construire une voiture capable de gagner les plus grandes épreuves d'endurance.
Les premières campagnes sont difficiles.
La voiture est rapide, mais les problèmes de fiabilité, d'aérodynamique et de transmission empêchent Ford d'obtenir les résultats espérés. Aux 24 Heures du Mans 1964, les trois Ford engagées abandonnent avant la moitié de la course.
À la fin de l'année 1964, Ford réorganise profondément le programme.
Carroll Shelby reçoit le contrôle opérationnel du projet aux côtés notamment de l'ingénieur Roy Lunn.
L'homme qui avait déjà battu Ferrari avec la Cobra devient désormais l'un des hommes chargés de conduire Ford vers la victoire au Mans.
Shelby et la GT40 Mk II : l'arme ultime contre Ferrari
Sous cette nouvelle organisation, le programme GT40 progresse rapidement.
La Ford GT40 Mk II abandonne la philosophie relativement légère du small block pour recevoir l'impressionnant V8 Ford FE 427 de 7 litres.
Le programme ne repose cependant pas uniquement sur la puissance.
Fiabilité.
Freinage.
Refroidissement.
Transmission.
Aérodynamique.
Organisation des stands.
Ford et Shelby doivent transformer une voiture rapide en machine capable de supporter vingt-quatre heures de course à un rythme extrêmement élevé.
En 1965, Shelby American permet déjà au programme Ford GT de remporter Daytona et Sebring. L'année suivante, l'objectif ultime devient enfin accessible.
Le Mans 1966 : Ford fait tomber Ferrari
En 1966, la domination change de camp.
Les Ford GT40 Mk II réalisent un triplé historique aux 24 Heures du Mans.
Ferrari est battu.
Et pas de peu.
Ford occupe les trois premières positions, avec Bruce McLaren et Chris Amon devant Ken Miles et Denny Hulme, puis Ronnie Bucknum et Dick Hutcherson.
Pour Henry Ford II, c'est l'aboutissement d'un immense programme industriel.
Pour Carroll Shelby, c'est une nouvelle étape dans une carrière exceptionnelle : après avoir remporté Le Mans comme pilote en 1959, il participe désormais au triomphe de Ford comme patron d'équipe. Shelby American remportera encore Le Mans avec Ford en 1967.
Shelby et Ferrari se détestaient-ils vraiment ?
C'est ici que le cinéma et l'histoire doivent être séparés.
Il est tentant d'imaginer Carroll Shelby et Enzo Ferrari comme deux adversaires obsédés l'un par l'autre.
La réalité est moins théâtrale.
Shelby avait beaucoup de respect pour les automobiles européennes et connaissait personnellement leur niveau puisqu'il avait lui-même piloté des Ferrari durant sa carrière.
Son objectif était néanmoins très clair : battre Ferrari en compétition.
Enzo Ferrari représentait de son côté une conception presque opposée de l'automobile sportive : une entreprise relativement petite, profondément attachée à la compétition et construisant des automobiles afin de financer cette passion.
Shelby incarnait une approche différente.
Un Texan pragmatique.
Des moteurs américains relativement simples.
Des châssis efficaces.
Et derrière lui, lorsque le programme GT40 atteint son apogée, la puissance industrielle de Ford Motor Company.
Deux mondes.
Deux philosophies.
Un même objectif :
gagner.
Le Mans 66 : ce que le film romance
Le film Le Mans 66 respecte les grandes lignes de cette histoire, mais simplifie nécessairement les événements.
Il concentre notamment l'aventure autour de Carroll Shelby, Ken Miles, Henry Ford II et Enzo Ferrari, alors que le programme GT40 mobilise de nombreux ingénieurs, mécaniciens, dirigeants, préparateurs et pilotes.
Ford rappelle notamment l'importance de Roy Lunn, Eric Broadley, John Wyer ou encore Bruce McLaren dans les premières phases du programme GT40.
Le film renforce également certaines oppositions personnelles pour rendre le récit plus spectaculaire.
Mais sur l'essentiel, il restitue parfaitement ce qui rend cette époque fascinante :
la volonté presque obsessionnelle de gagner.
Carroll Shelby contre Enzo Ferrari : deux visions de l'automobile
Finalement, parler de Carroll Shelby vs Enzo Ferrari revient moins à raconter une querelle personnelle qu'à opposer deux visions de l'automobile sportive.
Enzo Ferrari, c'est l'héritage italien, les moteurs sophistiqués, l'élégance et une entreprise entièrement construite autour de la compétition.
Carroll Shelby, c'est une philosophie plus pragmatique : prendre ce qui fonctionne, l'améliorer et construire la voiture nécessaire pour gagner.
La Cobra avait déjà permis à Shelby de venir défier Ferrari en GT.
La GT40 permet ensuite à Ford de porter l'affrontement au niveau supérieur.
Et en 1966, sur le circuit le plus prestigieux du monde, le résultat devient définitif :
Ford bat Ferrari aux 24 Heures du Mans.
Plus de soixante ans plus tard, cette confrontation continue de fasciner parce qu'elle dépasse largement les automobiles elles-mêmes.
Elle raconte une époque où ingénieurs, pilotes, industriels et constructeurs pouvaient engager des fortunes et parfois leur vie autour d'une idée extrêmement simple :
être le premier à franchir la ligne d'arrivée.